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Prise de position -sur les événements en Argentine :
Face à la crise et face à la réponse militariste de la bourgeoisie,
les luttes en Argentine confirment la perspective des
affrontements décisifs entre les classes

I

Les événements d’Argentine qui ont éclaté alors que se terminait cette terrible année 2001, répondent comme un écho à l’accélération brutale de la situation mondiale ouverte par le 11 septembre et par le déchaînement militariste capitaliste auquel ils ont donné le signal. En face de la fuite en avant vers la guerre du capital mondial en crise, les luttes en Argentine révèlent que cette même crise en s’approfondissant porte en elle, encore intacte et pleine de potentialités, une autre dynamique, une autre perspective que la guerre. Et cette dynamique n’est autre que le second terme de l’alternative historique : celle du développement des luttes ouvrières, celle de la radicalisation de la conscience dans notre classe, celle de la révolution prolétarienne.

A côté de la nécessité de fuite en avant vers la guerre imposée par la crise à la classe capitaliste, se développe donc, en même temps, parallèlement et inévitablement, la nécessité pour le prolétariat de développer ses luttes, son unité, sa conscience de classe. Et, quelle que soit la conscience qu’en ont aujourd’hui les deux classes protagonistes, ces deux nécessités se contredisent, se heurtent et s’opposent. Aucune ne pourra triompher de l’autre sans que les deux classes se ne soient violemment jetées l’une contre l’autre, dans ce que le CCI a appelé et que nous continuons d’appeler les affrontements de classe décisifs. Voilà ce que sont venus rappeler les événements d’Argentine

II

On ne s’étendra pas ici sur la profonde signification de l’actuel effondrement de l’économie argentine, comme manifestation de la crise mortelle du capitalisme mondial et de la faillite des politiques de fuite en avant dans l’endettement dont l’Argentine, après l’Asie du SE et d’autres pays , révèlent l’impuissance.

Par contre, il est apparemment nécessaire, au vu notamment du dernier numéro de RI, d’affirmer haut et fort que l’explosion sociale dont ce pays a été le théâtre fin décembre est bel et bien un moment de l’affrontement entre les classes, une manifestation de la riposte du prolétariat face à la crise et contre la politique antiouvrière menée par la bourgeoisie et de son Etat, une confirmation enfin du cours historique.

Ces événements d’Argentine ne tombent pas comme un éclair dans un ciel bleu. Ils ont une histoire, c’est à dire un passé mais également un futur, n’en déplaise à ce qu’on peut lire dans RI qui y voit « un feu de paille qui ne peut déboucher sur aucune perspective ». Ils apparaissent clairement comme un moment particulier d’une dynamique qui se développe dans ce pays depuis au moins deux ans et qui n’est certainement pas finie. Cette dynamique est celle de la reprise des combats de classe dans un pays où le prolétariat a une longue tradition de luttes et de politisation.

Que les démocrates petits-bourgeois bornés et la propagande médiatique de la télévision aient voulu présenter les événements de fin décembre comme une « explosion de colère populaire », qu’ils aient parlé des manifestations de rue qui se sont déroulées dans tout le pays comme « d’émeutes », qu’ils aient mis l’accent sur les « pillages », les « casseurs » et les « vitrines brisées » et que le seul caractère de classe qu’ils aient attribué à ces manifestations de rue est celle de « protestation de la classe moyenne », tout cela n’est pas pour nous étonner de leur part. C’est bien dans l’intérêt de la bourgeoisie de cacher que le principal protagoniste de la vague de manifestations qui a fait tomber deux gouvernements en 10 jours n’est autre que notre classe, la classe ouvrière. Il est trop important pour elle que les prolétaires des autres pays ne reconnaissent pas leurs frères de classe dans ces actions collectives et leurs propres raisons de se battre dans celles qui jettent aujourd’hui les prolétaires argentins dans la rue.

Mais que l’article publié par le CCI dans le dernier RI ait emboîté le pas aussi aisément à ce discours bourgeois, est particulièrement effarant. Le CCI en est donc là ?

Certes, les informations ne sont pas diffusées en masse dans les grands médias, mais qui veut les trouver les trouve. Et elles confirment ce qu’a été notre sentiment premier. Tout d’abord que, dans ce pays industrialisé, le plus développé d’Amérique Latine, où il est dit que 40% de la population vit en dessous du seuil officiel de « pauvreté » et que 2000 personnes viennent s’ajouter chaque jour à ce chiffre, ces « pauvres » ne sont pas autre chose que des prolétaires pour la plupart, notamment des chômeurs et des travailleurs précaires, de ces ouvriers, de plus en plus nombreux, dont le maigre salaire ne permet même plus de subvenir aux besoins les plus élémentaires de leur famille. Et voilà tout ce que trouve à en dire RI 319 : « Le marasme économique dans lequel plonge l’Argentine aujourd’hui ne peut que se solder par une aggravation encore plus terrible de la misère de la population, alors que déjà 2000 personnes passent chaque jour en dessous du seuil de pauvreté. Et bien évidemment, cet accroissement de la misère va frapper encore plus durement la classe ouvrière.» Notez bien en passant ce « va », ce brutal emploi du futur qui permet d’éviter de dire que ce sont bien des prolétaires –et non pas on ne sait quelles « couches défavorisées » indistinctes- qui subissent d’ores et déjà cette misère, laquelle les précipite aujourd’hui dans la rue !! Et l’article continue : « Une classe ouvrière qui se retrouve aujourd’hui noyée au milieu des émeutes de la faim dans un grand mouvement de « protestation populaire » interclassiste au sein duquel elle ne peut ni affirmer son autonomie de classe ni mettre en avant ses propres méthodes de luttes. ». (souligné par nous). Nous reconnaissons bien là, à nouveau, cette nouvelle manie dans le CCI, cet acharnement à ne voir dans la misère que la misère. Mais, plus encore, le caractère « interclassiste » ainsi prêté aux émeutes de la faim dans les grandes villes d’Argentine vient confirmer ce qu’est le point de vue développé dans l’article : en dessous d’un certain seuil de pauvreté, on n’est plus un prolétaire et descendre dans la rue contre la faim, contre la chèreté et la rareté des produits de première nécessité, ce serait renoncer à son autonomie de classe et se laisser noyer dans la « protestation populaire » !. « Car, nous dit-on encore, les pillages des magasins et les saccages de vitrines ne sont nullement une manifestation de la force du prolétariat et de ses méthodes de lutte contre le capitalisme. Ces actes de violence ne font qu’exprimer le désespoir des couches sociales les plus cruellement frappées par la misère et dont la révolte, aussi légitime soit-elle, n’est qu’un feu de paille qui ne peut déboucher sur aucune perspective ». Mais contrairement à l’imbécile affirmation selon laquelle le prolétariat ne pourrait pas affirmer son autonomie de classe et ses propres méthodes de lutte dans la protestation contre la faim, il faut réaffirmer au contraire que ce terrain est absolument un terrain de classe, que la colère contre la faim prend rapidement la forme d’une protestation classe contre classe, notamment la protestation contre une bourgeoisie dont l’Etat, le gouvernement s’avèrent incapable de fournir à ceux qu’ils exploitent ne serait-ce que les biens les plus indispensables à la survie. Et c’est bien cela qui se passe aujourd’hui en Argentine. Ensuite, oui, sur ce terrain, la classe ouvrière, peut et tend à développer ses propres méthodes de luttes. Et cela aussi est vrai en Argentine aujourd’hui. Bien sûr les grands médias télévisés se sont complus à montrer des scènes de « chaos », où des casseurs saccageaient aveuglément tout et n’importe quoi, parce que de telles scènes se produisent toujours aussi dans les explosions sociales, et elles se produisent d’autant plus que la police ne se prive jamais d’envoyer quelques bandes de provocateurs pour foutre le bordel et justifier la répression. Que les télévisions du monde aient préféré montrer cela n’est pas non plus étonnant, c’est de bonne guerre de la part de la bourgeoisie et vraiment pas nouveau (elle préfère que le prolétaire européen ou américain devant son journal de 20h pense « mais que fait la police ? » plutôt que « ils ont raison ! »). Mais prendre pour argent comptant l’image idéologiquement déformée renvoyée par la bourgeoisie, c’est ne pas vouloir voir que, dans de nombreuses villes, ce sont bien des familles ouvrières qui sont regroupées par quartiers pour aller ensemble chercher dans les supermarchés de quoi se nourrir. En plusieurs endroits, de telles distributions ont été organisées par des comités de chômeurs et de quartiers (qui depuis plusieurs années se développent en Argentine), et qui, ensemble avec les employés des supermarchés, ont pris en charge le « pillage » et la distribution dans les quartiers. Cela, qu’on le veuille ou non, ce sont absolument des méthodes de lutte de classe, une confirmation de ce dont elle est et sera capable et certainement pas un « feu de paille sans perspective ». D’autre part, parmi les manifestations récentes, il y a eu, en de nombreux endroits, des manifestations de fonctionnaires protestant que leurs salaires ne sont pas payés depuis des mois, des mobilisations de chômeurs –et notamment de comités de « piqueteros » (cf l’article dans RI du mois de juillet) réclamant « du travail et du pain ». De même, plusieurs appels à la grève ont été lancés par les syndicats dans différents secteurs qui ont été largement suivis. Enfin, concernant ceux que les médias d’ici ont pudiquement appelé la « classe moyenne », il s’agit tout simplement de salariés, techniciens qualifiés ou autre, de cette partie de la classe ouvrière un peu mieux lotie que les autres qui jusqu’à présent échappe encore à ce fameux « seuil de pauvreté » et qui a vu brutalement son niveau de vie attaqué par les restrictions bancaires leur interdisant de retirer de la banque où sont versés leurs salaires plus de 1000 pesos (donc dollars) par mois, ce qui n’est franchement pas une fortune !

Et ce n’est pas fini, la nouvelle politique annoncée par le gouvernement Duhalde qui, avec la dévaluation du pesos et l’abandon de la politique libéraliste, annonce le retour du cauchemar de l’inflation à 3 ou 4 chiffres, a commencé déjà à provoquer de nouvelles protestations contre les premières hausses de prix. Etant donné que cette nouvelle politique et ce nouveau gouvernement ont été adoptés par la bourgeoisie argentine, bien moins comme « solution  économique » (elle sait bien que ce n’en est pas une) que pour tenter de calmer la situation sociale et mettre fin aux manifestations de rue, nous pouvons être certains que ce « feu de paille » pourrait bien durer, c’est à dire ne s’éteindre que pour mieux ressurgir.

Quant à « l’interclassisme » supposé du mouvement social actuel en Argentine, nous avons vu de quoi il est fait : techniciens, professeurs, chômeurs, travailleurs précaires, fonctionnaires, familles ouvrières, employés de supermarchés ! Au lieu de chercher dans ces mouvements, s’il n’y a pas ici ou là, parmi les manifestants, quelques petits bourgeois, quelques petits commerçants et quelques lumpen en mal de braquage, comme le fait l’article paru dans RI pour mieux cracher sur ces luttes, sachons y voir l’essentiel : la violence de la crise économique en Argentine jette en même temps tous les secteurs de la classe ouvrière dans la rue, autour d’un ensemble de revendications légitimes de classe.

Tout cela sont les ingrédients indispensables, nécessaires, sinon suffisants, à la capacité de la classe ouvrière d’affirmer son autonomie de classe et dans le processus qui lui permettra d’opposer à la faillite du capitalisme sa propre perspective. Ils ne sont pas suffisants certes du point de vue du but, mais ils le sont pourtant aujourd’hui car l’histoire ne pose pas encore les questions dont elle n’a pas encore les réponses. Et ce qui manque encore ne viendra pas tant d’Argentine même que surtout du développement international des luttes ouvrières. Ce qui manque va dépendre aussi de la capacité de l’avant garde prolétarienne dans tous les pays, y compris en Amérique latine, de se regrouper et de constituer un pôle de référence pour que soit cristallisées les leçons de ce mouvement comme partie du mouvement international de notre classe.

III

L’importance des événements actuels en Argentine est loin d’être purement symbolique, elle ne se limite pas au simple phénomène de leur simultanéité avec l’accélération mondiale de la crise et avec le déchaînement guerrier. Ils sont eux mêmes un moment de l’actuelle accélération de l’histoire qui est appelé à avoir des répercussions dans le reste du monde. Rien ne serait plus dangereux et irresponsable que de le sous-estimer.

D’abord sur le plan strictement économique, l’état de faillite de l’Argentine, avouée par la bourgeoisie argentine, crée déjà la panique. Déjà l’effondrement de l’économie menace directement de se répercuter dans la région, et notamment au Brésil, voire sur l’ensemble du Mercosur Au delà, dans les pays centraux, ce sont toutes les puissances qui ont investi des masses de capitaux en Argentine et qui ont des liens étroits avec elle, et notamment l’Espagne, qui voient leurs intérêts menacés par la politique de dévaluation du nouveau gouvernement péroniste. Une fois de plus, la masse d’endettements sur lequel repose l’équilibre économique mondial met en danger, dès qu’un des pans s’effondre, toute la construction.

Mais l’importance de l’Argentine n’est pas seulement dans la part qu’elle prend dans l’économie et les échanges mondiaux. Au niveau social, il faut absolument souligner l’importance numérique et historique du prolétariat de ce pays, dont l’expérience politique est largement comparable à celui de la Pologne. C’est certainement le prolétariat qui a la plus grande expérience politique de toute l’Amérique latine.1 Qu’on se rappelle Cordoba en 69, où le mouvement de masse a pris, là aussi, non seulement la forme de grèves, mais aussi de manifestations de rue et d’affrontements violents avec la police (d’ailleurs nous invitons les camarades qui ont les anciens numéros de RI de l’époque à les relire, ils verront que le « ton » du CCI vis à vis des luttes ouvrières en Argentine ou au Chili était autrement plus solidaire et partie prenante que ce qui est servi aujourd’hui dans notre presse, en tout cas en France). Enfin, le prolétariat argentin a traditionnellement des liens très forts avec les pays européens, d’où l’immigration est encore récente (pour l’essentiel au 20 ème siècle) : notamment d’Italie, de France, d’Espagne. Il y a eu des va et viens incessants entre l’Argentine et l’Europe et des liens physiques et familiaux continuent de se maintenir. Tout cela veut dire que les luttes ouvrières en Argentine ne peuvent pas laisser indifférents les prolétaires des autres pays, non seulement en Amérique Latine où la bourgeoisie redoute déjà que le mauvais exemple argentin ne fasse tâche d’huile également sur le plan social, mais aussi en Europe.

C’est pourquoi traiter les événements d’Argentine avec cette « indifférence », en n’y voyant qu’une manifestation propre à la « périphérie du capitalisme », c’est décidément passer à côté des événements et de l’histoire. C’est même carrément du mépris que révèle l’article de RI lorsqu’il prétend n’y voir qu’un « feu de paille »» que le « désespoir des couches frappées par la misère », à qui on veut bien concéder une « légitimité », mais à qui on dénie de ne pouvoir jamais « déboucher sur aucune perspective ».

La responsabilité des révolutionnaires est pourtant énorme devant de tels événements. Face au black out des médias sur les événements d’Argentine, il leur appartient d’adresser d’abord haut et fort leur totale solidarité de classe avec les prolétaires d’Argentine. Ce qui veut dire aussi rechercher des contacts avec eux, non pas pour peser immédiatement sur les événements, mais pour aller à la rencontre des élements en recherche, des efforts de conscience que l’accélération des luttes sociales en Argentine ne peut que faire ressurgir.

Ensuite de s’adresser clairement aux prolétaires d’ici et de tous les pays où ils existent, pour leur montrer que la faillite économique en Argentine et la violence de ses conséquences sociales est ce qui nous attend dans tous les pays. Que les manifestations de cette même brutale accélération de la crise sont déjà à l’œuvre dans les pays centraux, des USA à l’Allemagne, avec notamment la violente montée du chômage et les plans sociaux à répétition. Que cette crise mortelle et incontournable est la véritable raison de la plongée dans la guerre : que l’austérité, le chômage, le renforcement partout de la répression et finalement la guerre sont autant d’exigences du capital en crise et que seul le développement de leurs luttes, le développement de leur solidarité de classe dans la lutte, peut y répondre et en empêcher l’aboutissement final.. Enfin que les prolétaires d’Argentine nous montrent aujourd’hui la voie de la lutte et que leur combat est en même temps un appel pressant à les suivre : il faut lutter à la fois contre les attaques qui s’abattent ici et par solidarité avec nos frères de classe en Argentine, ce ne sont pas des combats distincts, c’est le même. Voilà ce qu’il y avait à dire. Voilà ce que notre fraction, si elle avait dès aujourd’hui les moyens de s’adresser à notre classe, aurait dit.

8/1/02



1 N’oublions pas que, dans les années 20, le PC argentin a failli devenir bordiguiste, parce que l’influence de l’immigration italienne y était très forte


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